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Dissertation : Quel est le rôle de l'histoire de Polly Baker dans Supplément au voyage de Bougainville ?

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  • Type de document: dissertation
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23 avr 2011 à 19h01 par :

L'épisode de Miss Polly Baker n'est-il qu'une digression ?

Parmi les différentes versions du Supplément au voyage de Bougainville, seul le manuscrit de Petersbourg comporte l'épisode de Polly Baker. Les copies Vandeul et Naigeon, antérieures, ne l'incluent pas. Que le passage ait été rajouté et qu'il n'apparaisse pas strictement indispensable à l'œuvre ne fait donc pas de doute. Le lecteur moderne est ainsi fondé à se demander s'il s'agit d'une digression ou si, au contraire, l'épisode apporte réellement quelque chose de plus au conte.

On le sait maintenant, l'histoire de Polly Baker est une mystification de Benjamin Franklin, traduite en 1770. Elle est apparue la première fois dans l'Histoire des deux Indes de Raynal. C'est la même histoire que Diderot a repris dans le Supplément. A demandant à B s'il ne s'agit pas d'un " conte de son invention " atteste que " l'aventure " doit être considérée comme un apologue. Il y a donc un enseignement moral à en tirer et cet enseignement se rattache bien au reste du Supplément.

Polly Baker est jugée pour avoir mis au monde plusieurs enfants hors mariage. Lorsqu'elle prend la parole devant la Cour qui la juge, elle se place sous l'autorité du code de la nature. L'infraction aux lois civiles et religieuses de son pays apparaît alors mal fondée. La perpétuation de la race entre en conflit avec l'interdiction de relations sexuelles hors mariage. Mais la loi biologique transcende les préjugés idéologiques rendant absurde le code religieux puisque Dieu ne peut la punir pour des enfants auxquels il a lui-même donné une " âme immortelle ". L'histoire de Polly Baker illustre donc la perversion de la civilisation et fournit un exemple de la théorie des trois codes développés par Orou.

Mais l'anecdote de Polly Baker permet aussi de critiquer la civilisation pour la place qu'elle réserve aux femmes. Le père de ses enfants - puisqu'il ne s'agit que d'un seul homme - apparaît responsable d'une terrible injustice alors qu'il est lui-même coupable. Son état de juge suffit à discréditer la justice et l'ensemble des lois civiles face aux lois de la nature. Habilement, Polly Baker en acceptant les lois qui la condamnent rejoint B affirmant qu'il faut parler " contre les lois insensées jusqu'à ce qu'on les réforme ".

L'épisode de Polly Baker n'est donc pas une véritable digression. L'éloignement du sujet n'est qu'apparent. Le lien de cette anecdote avec l'œuvre est manifeste et ne fait que renforcer la perspective argumentative de l'ensemble. Certes cette histoire donne l'impression d'être greffée de manière quelque peu décousue sur le propos central, lui-même discontinu. Et les écarts entre lieux, personnages et situations donnent le tournis. Mais les lecteurs de Diderot savent que l'auteur de Jacques le fataliste est coutumier du fait et que les histoires emboîtées sont nombreuses dans ce roman. Le conteur de Madame de La Carlière et de Ceci n'est pas un conte a au moins un point commun avec Montaigne celui de pouvoir être considéré par cette démarche " à sauts et à gambades " d'auteur baroque.

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