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Explication de texte : Mémoires d'Outre-Tombe : Chapitre 18 : Sur Venise - Rêverie au Lido

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30 mar 2011 à 20h25 par pete doherty :
‘’La jeune Tarentine’’

Poème

«Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a pour cette journée
Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée
Et l'or dont au festin ses bras seraient parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L'enveloppe. Étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L'élèvent au-dessus des demeures humides,
Le portent au rivage et, dans ce monument,
L'ont, au cap du Zéphyr, déposé mollement.
Puis de loin à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent : Hélas ! autour de son cercueil.
Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée.
Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée.
L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds
Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.»

Analyse

Le sujet de ce petit tableau à la manière antique est la triste histoire d'une jeune fille qui mourut alors qu'elle se rendait dans la ville où elle devait se marier. Le thème est donc celui de la beauté fragile guettée par la mort, du scandale de la mort de cette innocente, aux portes du bonheur, qui est victime de la fatalité, du destin. C’est une églogue funéraire, pleine de grâce et d’harmonie. Ce pourrait être une épitaphe gravée sur le tombeau où Thétis et les Nymphes déposèrent le corps de Myrto.
La forme est celle d’un poème narratif en alexandrins aux rimes suivies.

Dans ce poème qui remue profondément notre sensibilité, la tragédie est annoncée, dès le distique initial, par l’invocation aux « alcyons » (vers 1-2) qui recrée déjà l’atmosphère antique. C’est une entrée en matière éminemment musicale, car elle est haletante, douloureuse, comme entrecoupée de sanglots, par le morcellement du vers 1, fortement rythmé, par, au vers 2, le renversement harmonieux, la reprise en chiasme. Selon des auteurs anciens (Virgile, en particulier, dans ‘’Les géorgiques’’), l’alcyon, qui vivait le long des rivages de la Sicile, divinité marine, l’une des Néréides), qui aurait fait son nid sur les flots (d’où « oiseaux chers à Thétis »), qui est peut-être le martin-pêcheur, aimait gémir et pleurer. Buffon regrettait la disparition de ce mot plein de grâce mélodieuse dont il disait qu’il n’y en avait pas « de plus célèbre chez les Grecs ». Et, ici, il faut bien lui donner, par la dièrèse qu’exige la prosodie, un allongement qui accentue sa noblesse.
« Elle a vécu, Myrto » : dans le large alexandrin qui s’atténue par une rime féminine qu’est le vers 3, « Elle a vécu » est un euphémisme qui annonce le malheur tout en évitant les mots de mauvais augure, et « la jeune Tarentine » nous indique que Myrto habitait Tarente, ville de la Grande-Grèce, dans la Calabre actuelle.
Elle allait, sur un vaisseau, à Camarine, port de Sicile, rejoindre son fiancé, les vers suivants étant consacrés aux préparatifs faits pour les noces. Celles-ci sont alors évoquées par une sorte de prolepse. L’ « hymen » est, ici, le cortège nuptial. Le vers 5 est ralenti par les nombreuses coupes, par la longueur du mot final « lentement » mis en valeur par l’enjambement, tandis que le vers suivant est, au contraire, très rapide. L’issue malheureuse est encore indiquée par l'utilisation du conditionnel. On remarque l’archaïsme « reconduire ». Le « seuil de l’amant » est évidemment, par une métonymie, le seuil de la maison du fiancé (« amant », en ce temps, désignant celui qui aime). Les détails qui suivent montrent une érudition discrète mais profonde. « Clé vigilante » est, à la façon d’Homère, une hypallage significative qui attribue à l’objet la préoccupation de la personne. C’est par métonymie que « cèdre » désigne le coffret de cèdre, bois odoriférant qui était utilisé pour recevoir des objets précieux, pour conserver en bon état les tissus. « Hyménée » est le mot noble pour mariage. Au vers 9, le mot « or », pour le métal précieux dont sont faits les bracelets, est mis en valeur par une coupe 2 / 10, et l’inversion sert à repousser à la fin du vers « ses bras seraient parés ». « Blonds » est la seule note de couleur du morceau, mais elle est très improbable dans cette région méditerranéenne où les femmes comme les hommes sont très bruns.
Puis, le changement de temps étant bien marqué par « Mais », le poète revient au voyage dont le récit prend une allure dramatique. Y concourt d’abord la construction de la phrase à laquelle beaucoup de rapidité est donnée par l’anacoluthe, ce tour elliptique ancien qu’on ne se permet plus aujourd’hui, où une proposition subordonnée sans sujet indiqué, ici, « seule sur la proue, invoquant les étoiles », avait un sujet différent de celui de la principale, qui ici est « le vent ».
Myrto est à la proue comme pour se rapprocher le plus possible de ce bonheur futur dont, cependant, elle n’est pas tout à fait sûre, d’où son invocation aux étoiles. Peut-être cette allusion indique-t-elle que la scène est nocturne, ce qui ajouterait au caractère dramatique. Joue un rôle aussi la construction des vers qui, après la surprise de la présence du vent, ménage un enjambement très fort après lequel en est révélée la conséquence : la chute de Myrto dans les flots. Les « voiles » pourraient être à la fois celles du vaisseau et ceux dont est vêtue la jeune fille. L’enjambement nous fait réagir parce que nous sympathisons avec la jeune fille, et le rejet permet d’éloigner le plus possible le verbe « enveloppe », qui est au présent, ce qui rend l’action plus saisissante. Les coupes sont fortes, mettant en relief aussi le mot « étonnée » qui avait autrefois un sens très fort (paralysée de frayeur, frappée comme par le tonnerre). Au vers 14, l’accumulation, la simple juxtaposition d’actions, ont un effet d'entraînement, suggèrent leur succession rapide et inéluctable.
Puis, à la suite de cette précipitation, la prise de conscience de l’événement par les matelots est rendue par la répétition de « elle est au sein des flots », qui est aussi une sorte de refrain lugubre, tout à fait dans la manière antique, une résonance, une amplification. Mais si le « sein des flots » est une périphrase traditionnelle, c’est aussi la suggestion d’un retour à la protection dont on jouit dans le ventre maternel. « Son beau corps a roulé sous la vague marine » est un euphémisme pour « elle s'est noyée », tandis que « la vague marine » est une autre métonymie.
Le poète fait ensuite intervenir, pour une cérémonie funèbre (vers 17-30), les divinités marines, la déjà nommée Thétis et les Néréides, nymphes de la mer, filles de Nérée, dieu de la mer. Les vers 17 et 18 sont construits de façon à retarder, par l’inversion, la désignation du danger que court le « beau corps » dans les eaux, les « demeures marines ». « Monstres dévorants » est une allusion aux superstitions des matelots de l'époque qui croyaient que les noyés étaient dévorés par des monstres parce que leurs corps n'étaient jamais retrouvés. Le « monument » du vers 21, qui se serait trouvé au « cap du Zéphyr » (personnification du vent), à mi-chemin entre Tarente et Camarine et ainsi nommé au temps de la Grande-Grèce, justifie bien l’idée que le poème est une épitaphe, ce semblant servir à le montrer, comme si nous étions devant lui. « Mollement » n’a rien de péjoratif, le mot ayant été choisi par le poète, qui aimait l’utiliser, pour ses sonorités amples et douces, pour marquer les délicates attentions à l’égard de la jeune fille, le poète ayant soin d’écarter toutes les images de la mort trop douloureuses.
À cette cérémonie funèbre, protestation contre une injustice du sort, est convoquée toute la nature par l’entremise des nymphes de la mer (les « compagnes »), des bois, des sources, des montagnes, ce qui donne à cette aventure humaine une conclusion merveilleuse d’une gracieuse poésie. La phrase est une autre anacoluthe, car, après la proposition participiale qui a pour sujet non désigné « Néréides », on trouve une principale où le sujet bien désigné est « Toutes ». Par un geste rituel, elles « frappent leur sein » en signe de deuil. « Traînant un long deuil » suggère à la fois le temps qui lui est consacré, la lenteur et l’accablement, comme la longueur des vêtements portés. Les rimes « deuil » et « cercueil » sont frappantes, mais le mot « cercueil », moderne et impropre, détonne dans cette évocation qui se veut antique. La répétition de « Hélas ! » joue le même rôle que celle trouvée auparavant : l’interjection spontanée se développe en une mélopée qui est la prise de conscience de ce qui aurait dû être le bonheur nuptial de la fiancée, maintenant tutoyée par celles dont elle est devenue la sœur, d’où la reprise du tableau qui a déjà été brossé aux vers 5-10. Ce rappel de la toilette de la mariée a un effet particulièrement dramatique. Le dernier vers parut trop hardi à Marie-Joseph Chénier lorsqu’il publia ‘’La jeune Tarentine’’ : il se permit de le retoucher en lui restituant une coupe régulière avec un accent après la sixième syllabe : « Et le bandeau d’hymen // n’orna point tes cheveux », retouche malheureuse puisqu’il y a répétition de « hymen », suppression des parfums, diminution de la musicalité du vers, tandis que celui d’André Chénier est très fluide, très évocateur.

Par sa composition même, surtout mélodique, ce poème touchant, qui, par une progression nette, est de plus en plus triste, est un chant funèbre. Mais, par sa magie poétique, son recours à des hardiesses de style et de versification, Chénier a transformé en grâce mélancolique l’horreur du trépas. Les rythmes, les rimes, les sonorités ont un pouvoir évocateur : ils ont été choisis pour créer une atmosphère harmonieuse de douceur, de grâce, de tristesse. La musique du vers traduit admirablement l’émotion que ressent le poète devant une aimable destinée prématurément achevée, une vie fauchée dans sa fleur. Il a, sous la forme antique, sous l’hellénisme qu’il connaissait parfaitement, exprimé une sensibilité sincère et un pathétique moderne, retrouvé l’humanité éternelle.

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