Le mariage du Figaro : acte II scène 21

Sur la fin du XVIIIéme siècle Henry de Beaumarchais écrit le deuxième volet de son triptyque, Le mariage du Figaro (ou La folle journée). Il est précédé du Barbier de Séville et suivit de La mère coupable. Beaumarchais fut très attaqué par la censure, c’était en effet un auteur qui se servait du comique pour tourner en dérision les valeurs sociales et morales de la société de l’époque.

Il s’agira, ici, d’étudier en quoi la scène 21 de l’acte II tien t elle une place importante dans l’œuvre. C’est en effet la scène du témoin, qui nous ramène au genre de l’œuvre à savoir la comédie d’intrigue.

Sous quels aspects cette scène est elle représentative de l’œuvre dans son intégralité ? Quels sont les éléments qui rendent cette scène plus intéressante que les autres, et pourquoi ? Dans quelles mesures est elle représentative du « style «  de Beaumarchais ?

Dans un premier temps, il s’ agira de comprendre comment le comique s’inscrit dans l’intrigue, puis nous nous intéresserons à l’art du dialogue et pour finir il s’agira d’explorer l’aspect moraliste et philosophique de la scène.

 

Cet extrait de la pièce va jouer un rôle important dans l’intrigue du roman. C’est « la » scène du témoin. Celle où Antonio va avouer au Comte avoir vu un homme, ressemblant étonnement à Chérubin, sauter par la fenêtre de la chambre de la Comtesse. De plus Antonio possède une preuve, il s’agit d’un pot de giroflée que le suspect aurait écrasées en sautant par la fenêtre.

C’est alors que Figaro va se retrouver aux commandes de l’intrigue, ce dernier souhaite en effet sortir de cette mauvaise situation la Comtesse et c’est avec son aide et celle de Suzanne que Figaro va créer une réelle mise en abyme en improvisant trois fois dans le texte, chacune de ses improvisions est précédées d’une alerte lancée par Suzanne. Au vers 9, Suzanne ( bas à Figaro ), «  Alerte, Figaro, alerte ! » - Figaro «  Monseigneur, il est gris dès le matin », puis aux vers 20 et enfin à partir du vers 42. Figaro se servira donc de la ruse et du mensonge pour s’incruster dans l’intrigue, on reconnaît dans ce trait de caractère la figure typique du valet de la littérature française du dix-huitième siècle, rusé, habile et aux commandes de l’intrigue.

C’est ainsi que va se créer un réel échange entre Figaro et Antonio, au milieu duquel on retrouvera un Comte totalement perturbé qui ne sait plus lequel des deux valets croire. Cette perturbation du Comte va t être trahit par toutes les interrogations qu’il pose aux deux valets : « Comment donc ? », «  Après ? », « Au moins tu reconnaîtrais l’homme ? », «  Chérubin, tu veux dire ? » etc … Autant de questions qui prouvent aussi l’ignorance et l’impuissance du Comte fasse à l’intrigue, il est dépendant de son valet et il devient à son tour esclave.

Cette dépendance du Maître fasse au Valet va directement renvoyer à la Commedia dell’arte, on pourra alors se référer à l’Iles aux esclaves ( France – 1725 ) de Marivaux, et plus précisément a la scène d’ouverture de la pièce dans laquelle l’on retrouve beaucoup de similitudes avec cette scène du milieu du Mariage de Figaro. Déjà dans le personnage d’ Antonio qui possède toutes les caractéristiques de l’Arlequin de la Commedia dell’arte et de Marivaux, à savoir le rôle du valet « bouffon ». Mais aussi dans la situation, le maître se retrouve en effet dans une position d’infériorité car c’est Antonio qu possède les informations qu’il recherche, Antonio peut ainsi se permettre quelques excès d’insolences, comme au vers 29 « Si vous n’avez pas assez de ça pour garder un bon domestique, je ne suis pas assez bête, moi, pour renvoyer un si bon maître » . Face au sérieux du Comte on retrouve un valet à demi-ivre ( souvenons nous de la bouteille de vin que tient Arlequin dans la scène 1 de l’ Ile aux esclaves ) et dont la seule préoccupation est son pot de giroflées écrasées. C’est ainsi que le comique va estompe le dramatique de l’intrigue, car l’on se retrouve réellement dans une scène d’intrigue, tous les codes y sont réunis, il y a le témoin, l‘ignorant, le sauveur aux commandes de l’intrigue, ses complices, un suspect, des questions posées, des retournements de situations, une mise en abyme du sauveur que permet la ruse de l’improvisation et surtout une preuve, le pot de giroflée. Un seul intrus : Antonio, le valet bouffon qui va faire rire.

Il y a donc dans l’intrigue un comique apparent. A prime abord dans le personnage d’ Antonio qui, nous l’avons vu, renvoi directement au valet bouffon de la Commedia dell’arte. Mais ce comique se retrouve aussi dans la situation, les mouvements, gestes et dans les paroles. Henry Louis Bergson dans Le rire, essai sur une signification du comique ( France – 1899 ) parlera du rire comme phénomène provoqué par un mécanisme humain, il devient alors geste social. Le rire selon lui émane du comique de situation, du comique des mouvements et du comique des mots. Trois formes du comique que nous retrouvons dans cette scène du Mariage de Figaro.

Une situation comique. Déjà dans le lieu de la scène, à savoir la chambre de la Comtesse puisque la scène appartient à l’acte II de la pièce dont la première didascalie dit «  le théâtre représente une chambre à coucher superbe, un grand lit en alcôve, une estrade au devant. ». On est donc dans une pièce personnelle où la pudeur et l’individualité doivent régner. Pourtant la pièce sera peu à peu envahie par différents personnages. On y retrouvera alors la Comtesse et Suzanne, mais aussi le Comte, Figaro et Antonio. Cet envahissement du lieu clos va immédiatement nous instruire sur le capharnaüm qui emplira la scène. De plus la soi-disant scène du témoin se voit munie pour témoin, d’un valet à « demi-gris » ( cf. vers 1 et vers 10 ) dont la seule preuve ( et préoccupation ) se dessine sous les traits d’un pot de giroflées écrasées. A ceci vient se mêler Figaro qui souhaite prendre les commandes de l’intrigue et qui jouera, pour ce faire, du mensonge et de la ruse avec l’aide et la complicité de Suzanne et de la Comtesse. On retrouve au milieu de l’échange Figaro/Antonio, un Comte totalement hors de lui qui est bien le seul à être sérieux et dont les interventions de Figaro font perdre le fil de l’intrigue. C’est donc un capharnaüm général qui règne sur la scène et qui va rendre au texte toute sa dimension comique.

Le comique des mouvements nous le retrouvons bien sûre, nous lecteurs, dans les didascalies mais aussi dans les dialogues qui nous renseignent sur des événements hors scènes qu’Antonio présente de manière très comique «  (…) et tout à l’heure encore on vient d’en jeter un hommes » au vers 5. On parlera aussi d’un comique de gestes, en particulier chez Antonio, le Comte et Figaro. Chez Antonio et chez Figaro parce que pour eux il s’agira de convaincre le Comte d’où la théâtralisation de leurs gestes tels qu’ Antonio qui, au vers 29, se « touche le front » comme pour tenter d’imiter un acteur dramatique ou encore Figaro qui, au vers 65, se « frotte [le] pied » comme pour insister sur la véracité de ses dires, pour associer à la parole un geste qui empreinte tout son comique au mensonge. Et enfin chez le Comte le comique gestuel se traduira par son impatience et son énervement, lorsqu’il « secoue [Antonio] avec colère » par exemple. Les petites didascalies nous informant de l’humeur du Comte telles que « avec feu »(vers 13), « vivement » (vers 26) ou encore « impatienté » (vers 36) participent aussi au comique dans le sens où elles mettent le Comte en position d’absurdité.

Le comique des mots que l’on retrouve distinctement dans les répliques absurdes des personnages et d’Antonio en particulier ( exemple au vers 22 «  Si je ne buvais pas je deviendrais enragé » ), mais aussi dans le langage « cru », il n’y a pas d’euphémisme chez Beaumarchais, il peut tenir fierté du direct de son langage tel qu’on le voit dans la réplique d’Antonio au vers 34 «  Oui mon Excellence ; tout à l’heure, en veste blanche, et qui s’est enfui, jarni, courant… ».

On retrouve dans ce comique des mots, un dialogue très rythmés assez rapide, comme si le rire devait couler de source.

 

Le comique de l’intrigue perdrait toute sa valeur sans le travail effectué sur le dialogue par Beaumarchais. Il y a en effet dans cette scène un véritable «  art du dialogue ».

Avant même de commencer à le pénétrer on remarque comme un défi rythmique que Beaumarchais se doit de relever. Ce défi c’est le nombre de personnages qui le lance, cinq. Cinq personnages présents dans une scène ne peut que laisser place à un dialogue énergique et varié sous la plume de Beaumarchais.

C’est justement du rythme qu’il convient de parler ici, un rythme presque musical, comme si le dialogue dansait. Une réelle volonté de fuir la platitude, le spectateur ne doit jamais se retrouver au repos, c’est la raison pour laquelle il n’y a aucune pause dans le dialogue. On ne retrouve d’ailleurs aucune tirade dans le texte, mais pratiquement que des stichomythies qui ont bien sure pour fonction de donner de la vivacité au dialogue. On retrouve cette vivacité dans les aposiopèses, beaucoup d’interruptions brusques de la parole en générales marquées par trois points de suspensions. Exemple, aux vers 35-36 : Antonio:

«  […] Et qui s’est enfui, jarni, courant » - Le Comte, impatienté. « Après ? », mais aussi aux vers 50 : Figaro. « Certainement ; quand on saute, on se pelotonne » - Antonio. « M’est avis que c’était plutôt… ». C’est un peu comme si chaque personnages voulaient monopoliser la parole, comme s’ils voulaient chacun se faire entendre, il y a une sorte d’échange dans le langage qui s’apparente au duel « Antonio contre Figaro » dans l’intrigue, le dialogue prend alors des airs de combats d’escrimes ( cf. Antonio : « Et vous sentez que ma réputation en est effleurée. » vers 19 ).

On retrouve cette vivacité du dialogue dans la ponctuation avec beaucoup de points d’exclamations et d’interrogations. Mais on l’a retrouve aussi et surtout dans les didascalies, telles que « avec feu »(vers 13), « vivement » (vers 26) , « impatienté » (vers 36). Ces didascalies nous informent sur le ton que le personnage donne a sa parole et nous permet alors de le classer dans un rythme.

Mais le rythme enjoué du dialogue ne doit pas occulter l’extrême finesse du dialogue, il y a un réel équilibre des personnages, chacun garde son autonomie et son individualité, Suzanne par ses chuchotements ( il faut noter que chacune de ses trois interventions sont précédées de la didascalie « bas à Figaro » ) est représentative de sa sagesse, de sa douceur et surtout de sa ruse. La Comtesse ne dit qu’une seule phrase et se l’a fait couper par Antonio ce qui met en valeur sa douceur, sa timidité mais surtout le pathétique de sa soumission, le Comte par sa vivacité et son agitation énervée renforce le ridicule de son personnage, Figaro par ses interventions rusées et galantes renforcera le plaisant et le bon goût de son personnage et Antonio par son ton brusque, presque « bourrin » imposera son caractère de valet bouffon issu de la Commedia dell’arte.

Toujours dans cette finesse du dialogue, dans ce plaisir de faire parler, on retrouvera quelques figures de styles telles que l’aphorisme et l’écho.

L’aphorisme, c’est à dire l’énonciation ironique d’une maxime en quelques mots, se retrouve principalement dans la réplique d’Antonio au vers 24 « Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, Madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres animaux », ce qui pourrait être une métaphore de la conscience, car selon les philosophes de l’époque seul la conscience nous différenciée des autres animaux.

Un écho entre le vers 43 appartenant à Figaro et le vers 47 appartenant à Antonio autour de la phrase «  combien te faut il pleurard, avec ta giroflée ? ». Un écho sans doute pour insister sur l’importance de l’objet dans le texte.

 

L’objet dans cette scène, le pot de giroflées écrasées, a justement une importance particulière .Nous l’avons vu plus haut dans le fait qu’il introduisait l’intrigue, de plus il est l’unique preuve du témoin. Nous avons vu que l’objet trouvait aussi sa place dans le comique, ce qui fait rire c’est l’importance qu’Antonio attache à son pot de fleurs face à la colère et à l’indignation du Comte. La bouteille de vin d’ Arlequin dans la première scène de l’Ile aux esclaves est ici remplacée par le pot de giroflées. L’objet représente donc matériellement la Commedia dell’arte à travers le personnage d’Antonio.

Mais il faut accorder une valeur mimétique à l’objet, il sert en effet à la représentation, c’est un icône, il est composé de traits distinctifs, la première didascalie nous annonce qu’il est dans un mauvais état puisque les giroflées sont écrasées… Il y a donc une volonté de représenter la réalité, une démarche naturaliste.

Ce réalisme nous le retrouvons aussi dans la diversité des personnages, dans le lieu, dans les paramètres temporels.

Il est possible que Beaumarchais se soit servit de cet illusion de la réalité pour dénoncer certaines valeurs morales telles que le rapport Maître/Valet ou encore la soumission de la femme au XVIIIéme siècle.

Le rapport Maître/Valet va à prime abord se poser dans le dialogue avec le premier couple Antonio et le Comte, Antonio pose dès le début les rapports sociaux entre les personnages en appelant le Comte «  Monseigneur ! Monseigneur ! » au vers 2, puis il le vouvoiera alors que le Comte le tutoiera, ce sont les deux caractéristiques les plus révélatrices des rapports sociaux dans un texte littéraire.

Dans ce texte on va être confronté à deux sortes de valets. Figaro le valet issu de la comédie française car il est rusé et il prend les commendes de l’intrigue. Antonio lui sera un valet de la Commedia dell’arte, il s’apparente à Arlequin, c’est le bouffon de la pièce. Dans le Barbier de Séville de Beaumarchais on retrouvait aussi cette référence explicite à la Commedia dell’arte. On pourrait distinguer un deuxième couple Maître/Valet dans la scène dans les personnages de la Comtesse et de Suzanne, mais c’est une relation beaucoup plus douce, beaucoup plus complice, Suzanne est en quelques sortes la confidente de la Comtesse.

Très vite le Comte va se retrouver au cœur de l’intrigue, elle tourne autour de lui, il se retrouve presque seul puisque la Comtesse, Suzanne et Figaro sont alliés et qu’Antonio ne partage en rien le désarroi du Comte, il ne s’intéresse qu’à son pot de giroflée écrasée. Le Comte se retrouve donc seul, il est même ridicule et c’est une façon pour Beaumarchais de critiquer tous ces rapports sociaux ridicules. On se souvient alors d’une très belle expression qui dit «  Ne regarde pas d’où tu viens, mais où tu vas… ».

Cette satyre du rapport Maître/Valet se retrouve au XX éme siècle avec Beckett et ses deux pièces Fin de partie et En attendant Godot.

Cette scène pose aussi la question du statut de la femme au XVIIIéme siècle. Beaumarchais appel à la nécessité d’une solidarité entre les sexes, une égalité des chances. Dans certains des actes de Figaro on retrouve certaines des idées de Beaumarchais, le fait que Figaro prenne partie pour la Comtesse montre qu’il est en désaccords avec les inégalités et la soumission auxquelles sont soumises les femmes. Dans cette scène les femmes s’émancipent par la ruse, elles sont solidaires et elles contrecarrent les projets des hommes. Elles ont une influence direct sur les hommes et prennent une place active dans l ‘intrigue en dirigeant celui qui la domine. C’est pour Beaumarchais une façon de les mettre en avant et de dénoncer l’injustice qui les entoure.

 

En définitive il est possible de remarquer que cette scène représente plusieurs aspect de l’œuvre. Premièrement dans le comique de l’intrigue. Tout l’œuvre est guidé par l’intrigue, des rebondissements, des retournements de situation. Cette scène est celle du témoin, elle a donc sa place dans l’intrigue. Mais on verra qu’elle se place aussi bien dans l’intrigue, que dans le comique. De plus cette scène étonne par la qualité des dialogues qui nous transportent avec comique et vivacité dans l’intrigue.

Et même si Beaumarchais la consacre au relèvement de l’intrigue et à la vivacité du dialogue et du comique, il est toujours intéressant de voir la manière qu’il a d’introduire ses valeurs morales dans la durée d’une scène.

On retrouve donc dans cette scène tous les ingrédients qui donnent à l’œuvre son charme : l’intrigue, le comique, la beauté de l’écriture, le coté moraliste, mais peut on pour autant parler d’une œuvre qui ouvre sur une nouvelle modernité de l’écriture au XVIIIéme ?