Bottom

La réalité était trop épineuse pour mon grand caractère, - je me trouvai néanmoins chez Madame, en gros oiseau gris bleu s’essorant vers les moulures du plafond et traînant l’aile dans les ombres de la soirée.

Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses chefs d’œuvre physiques, un gros ours aux gencives violettes et au poil chenu de chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles.

Tout se fit ombre et aquarium ardent. Au matin, - aube de juin batailleuse, - je courus aux champs, âne, claironnant et brandissant mon grief, jusqu’à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.

 

Argument : Il s’agit d’une aventure érotique (peu valorisée et peu valorisante) racontée de manière allégorique, allusive.

L’énonciateur évoque une triple métamorphose animalière dont il fait l’objet (oiseau pendant la soirée, ours pendant la nuit et âne dès l’aube). Le poète entretient une relation nocturne avec une femme (qui lui est supérieure) et il entretient d’autres relations le matin avec des femmes de condition plus modeste.

L’homme est amené par son désir dans une histoire malheureuse, voir humiliante dont il sort pourtant vainqueur.

 

Cette histoire dénonce la réalité trop épineuse : l’aventure nocturne est décevante et elle fait alors place aux aventures (+accessibles et) victorieuses de la journée.

 

Ton : contrasté car autodérision + défiant, triomphant à la fin + narquois (côté adolescent) + ironie pour dédramatiser l’échec de l’essor du poète.

 

Analyse : Découpage en 3 séquences très denses, qui correspondent aux paragraphes :

1)      Situation initiale : univers de fiction, l’imaginaire est soutenu par l’univers de la dame, c’est-à-dire la chambre.

2)      Transformation : de l’oiseau il > ours (et finira âne) ; il y a une gradation. C’est le rythme du désir qui atteint son apogée.

3)      Retour à la réalité : évocation de ce qu’est devenu le héros. Il est un âne, une figure dégradée à aplatissement de la métamorphose. Victorieux, il a un regard ironique sur la nuit qui s’achève.

 

Bottom : mot anglais = fond, bas // « bottom de l’existence » = on se cogne au monde de partout, on ne peut sortir de la réalité.

ð     Texte montre impossibilité de quitter la réalité, de s’envoler.

 

La réalité était trop épineuse pour mon grand caractère, -

 

Entrée en matière déjà ironique. On installe un monde sensible, assez répulsif, écorché (= résumé de la vie de l’auteur, ce qu’il veut bien dire de lui). L’adjectif épineux évoque la réalité sensible par une qualité tactile. On rêve toujours d’un univers réconcilié (agréable, doux) mais c’est très rare et éphémère. Celui-ci est toujours interrompu par la réalité trop épineuse.

à C’est une sorte de reproche adressé à la réalité qui s’accorde mal à lui.

 

Mon grand caractère exprime le tempérament du locuteur, sa soif d’idéal, sa volonté de changer le monde. Il croit qu’il peut échapper à cette réalité.

Rem : L’hyperbole par laquelle il se désigne est assez pompeuse.

 

 

 

Je me trouvai néanmoins chez Madame,

 

Le locuteur nous informe de sa situation. L’adverbe néanmoins marque que même si la réalité est dure, il y a une possibilité d’y être heureux. Ce « grand caractère » n’a pas su échapper à la réalité.

 

Madame est un titre qui montre le respect de « je » pour cette femme et marque aussi une distance. Il y a un contraste entre leur dénomination et leur type de rapport (intimité) ; cela accentue l’incompatibilité présentée plus loin.

 

En gros oiseau gris bleu s’essorant vers les moulures du plafond et traînant l’aile dans les ombres de la soirée.

 

Oiseau marque la 1ère métamorphose dont le but est d’adoucir la réalité mais il y a une dévalorisation de cet animal (gris donc vieux, gros donc perd ses qualités de mouvement facile). En effet, l’oiseau est une image plutôt valorisante d’agilité, le bleu peut rendre compte d’un certain exotisme mais le gros déprécie l’image en lui apportant de la lourdeur.

 

S’essorant vers les moulures du plafond marque une envolée de l’oiseau (il tourne comme dans une essoreuse) mais il est bloqué dans un univers clos (la chambre). Il y a plus ou moins un monde clos duquel on ne peut sortir : la réalité.

Traînant l’aile marque que la réalité est blessante pour lui, comme s’il s’était accroché à ses épines et, qu’à cause d’elle, il ne pouvait vivre librement. Ou montre à quel point c’est pénible pour lui. Ca complète la dévalorisation en mettant en avant sa maladresse.

 

Les ombres évoquent l’intimité, l’oubli, l’absence de contrôle ou connote le mortel, la perte de sens.

 

Je fus, au pied du baldaquin supportant ses bijoux adorés et ses chefs d’œuvre physique,

 

Au pied du baldaquin : comme si l’ours, animal méchant, était réduit à une « carpette ».

Les bijoux adorés sont une désignation synecdotique du corps de la femme (les seins). Ca montre aussi sa richesse et sa puissance (elle a du pouvoir sur lui). Ces bijoux fascinent le locuteur qui les observe avec des yeux de cristaux.

On apprend que la femme doit être imposante puisque le lit la supporte, et qu’elle est riche et belle (chefs d’œuvre physique).

 

un gros ours aux gencives violettes et au poil chenu du chagrin, les yeux aux cristaux et aux argents des consoles.

 

Le ridicule atteint ici son paroxysme. L’ours est un symbole de virilité, de puissance, même si elle est anéantie (triple métamorphose contient choses tellement invraisemblables qu’on renonce à croire à leur existence). L’animal inerte et inactif a l’air d’une dépouille. Inactivité > frustration (d’où la vision des cros) > bavation ? La couleur peut être donnée par un afflux de sang qui vient d’une émotion.

 

Poil chenu : la réalité a encore blessé ce gros animal viril (chenu = vieux donc moins vif et viril). Il est question de chagrin car il y a de la tristesse car il est condamné à observer cette femme sans pouvoir la toucher.

 

Cristaux : métal précieux des pupilles est attiré par les minéraux (argent) ; seuls ses yeux sont animés et contemplent les biens de sa dame qui semblent inaccessible.

Il y a beaucoup de détail sur la matérialité des décors.

à Image de la souffrance dans la dévalorisation (oiseau traînant l’aile, ours qui est chagrin).

Argent des consoles : métonymie = lieu + élément de celui qui parle (indique la chambre par association contiguë : rapport entre locuteur et dame) à les motifs se réfléchissent les uns sur les autres.

 

 

Tout se fit ombre et aquarium ardent.

 

On retrouve le terme ombre qui a la même valeur que précédemment. Les termes aquarium et ardent marque un aboutissement du désir, réconciliation des contraires comme l’eau (liquide) et le feu.(vision sexuelle ?)

C’est un espace fermé, limité, glauque ; c’est un objet de représentation, il est fait pour être regardé.

à Action spectacularisée, le désir est artificiel, enfermé.

 

Au matin, - aube de juin batailleuse, - je courus aux champs,

 

Il y a dans cette nouvelle strophe un renversement de situation, le changement radical est amené par l’aube.

Aube de juin est contrée par le matin. ( ?)

Avec aux champs, le locuteur n’est plus en présence de sa maîtresse donc il reprend des forces (c’est comme s’il s’était libéré de ce qui l’aliène).

L’adjectif batailleuse est la preuve qu’il a reprit des forces et qu’il veut se battre contre la dure réalité à l’amant soumis se transforme en guerrier triomphant et sûr de lui.

 

Je courus marque un grand mouvement d’essor, en contraste avec la phrase suivante (avec chambre). C’est une course effrénée, l’envolée est impossible donc il prend la fuite.

On a l’impression que l’homme est assez excité, spontané. Le « je » témoigne d’une assurance considérable : l’âme du conquérant.

 

Âne, claironnant et brandissant mon grief,

 

3ème métamorphose avec âne, symbole de la vigueur sexuelle masculine. Mais ici, il est moins noble qu’un oiseau ou qu’un ours. Il se déplace lentement (>< l’oiseau) et il est moins viril (>< l’ours). Le baudet est plein de vigueur sexuelle mais il reste stupide, le « je » se plaît à être comme ça.

 

Claironnant paraît un peu absurde de la part de cet animal… Un oiseau ou un ours pourrait se faire entendre mais l’âne n’est pas aussi bien considéré.

à Vocabulaire militaire donne de la violence à cette dernière strophe (>< à la passivité du je dans les deux premières strophes).

 

Grief : Il est encore blessé par la réalité (autre interprétation avec brandissant : le sexe de l’âne).

à Allusion à une virilité retrouvée. Il se sent puissant, ses instincts sexuels reviennent à la charge.

 

Jusqu’à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.

 

Les Sabines sont plus ou moins des prostituées, de condition sociale plus basse que les dames. Elles font du « je » une sorte de Dieu du sexe (par leur attitude) et elles lui rendent son assurance masculine.

Poitrail au lieu de buste montre bien la triple métamorphose animale. L’homme se sent plus un animal, dans un état d’asservissement.

 

Il y a une opposition entre la nuit (dame) et le jour (Sabines) ; et une opposition entre les riches (bijoux) et les pauvres (banlieue).

L’homme revient dans son univers où il se sent bien, où il domine (>< à la dame qui le dominait) mais toujours restes de son asservissement (poitrail).

 

PISTE DE LECTURE

 

Le texte est la narration d’une expérience qui montre l’insupportable décalage entre la réalité et un scénario très fantasmatique, expression d’un désir absolu.

à Le désir d’échapper se dégrade au fur et à mesure de son accomplissement.

 

L’érotisme du texte se connote de traits triviaux voir burlesques.

Ex : gros oiseau gris bleu : envolée, essoré mais paralysé et se casse la figure au plafond à chute représente plus ou moins le monde clos duquel on ne peut sortir.

Ex : je cours aux champs : course effrénée, envolée impossible donc fuite.

 

 

Appréhension très corporelle de la réalité

 

 

+ ISOTOPIE

 

-         épineux / vie, réalité : bottom, réalité épineuse, gros gris, les moulures du plafond, traînant, les ombres, physiques, au pied du baldaquin, supportant

Gros, ours, poil chenu du chagrin, des consoles, âne, grief, banlieue, poitrail.

 

= termes qui évoquent réalité sensible et fait appel à une appréhension corporelle. (il matérialise le manque d’espace par rapport à la réalité)

 

-         essor / envol, désir : mon grand caractère, oiseau, l’aile, bijoux adorés, chefs d’œuvre, d’ours, les yeux, cristaux, argents, matin, aube de juin, courus, claironnant, brandissant mon grief, Sabines, bottom

 

= mouvement d’envol, d’élévation, qualités trop positives (idée d’arrachement, de violence), ce mot appelle à retomber.

 

 

Distribution équilibrée entre les deux sujets, contamination réciproques des caractères des deux sujets.

 

 

 

L’auteur va fuir dans le monde animal qui permet toutes les incongruités. Il est oiseau explorateur dans un salon, ours amateur de myrtilles, animal aquatique. Et il termine âne « claironnant et brandissant mon grief » applaudi par les femmes ! Cette fantaisie est une amusante façon de tourner en ridicule ce qui agace et d’échapper son ennui.

 

N’aime pas la réalité ni l’enferment qui la symbolise et donc se la représente d’une façon fantaisiste (façon d’y échapper)

 

ð     Décalage entre le réel insupportable et scénarios fantasmagorique du désir (qui se dégrade parallèlement à son accomplissement progressif).