Le haut et le bas dans L'homme qui rit

Le haut et le bas dans « L'homme qui rit »

 

Le haut et le bas ont un rôle symbolique essentiel dans « L'homme qui rit » de Victor Hugo. En effet, ces deux éléments sont tout d'abord associés à l'apparition du personnage principal de l'oeuvre, Gwynplaine, et à celle de Dea, autre personnage essentiel du roman, qui tout deux sont sortis des profondeurs, d'en bas. La suite du récit raconte le destin incroyable de Gwynplaine, qui, après avoir été recueilli par Ursus, devient un célèbre bateleur, puis un homme à qui l'on restitue son véritable statut, celui de Lord. L'apogée du roman est certainement le discours que prononce Lord Clancharlie, alias Gwynplaine, à la chambre des Lords, discours ayant pour but de faire voir à la haute société les malheurs du bas de l'échelle sociale, en vain cependant. Le roman s'achève avec la mort de Dea et celle de Gwynplaine, qui se noie dans les profondeurs de la tamise, mais ce n'est que pour mieux retrouver Dea au paradis, « là-haut », comme l'indique le titre du dernier chapitre de l'oeuvre, afin de pouvoir s'aimer comme ils le désirent. Finalement, Lorsqu'on s'intéresse au destin de Gwynplaine et Dea, ont voit que leur vie est, en somme, une ascension.

 

Pour commencer, intéressons nous plus en détail à l'apparition de Gwynplaine dans le roman. Alors âgé d'une dizaine d'années, Gwynplaine se retrouve seul, abandonné par les comprachicos, à la pointe sud de Portland. C'est à partir de la page 108 que Victor Hugo utilise un vocabulaire nous montrant clairement que l'enfant se trouve « en bas ». L'enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il voyait monter la nuit et des profondeurs où il entendait gronder les vagues. Notons encore que dans ce passage la nuit monte, ce qui n'est pas ce qu'on l'on a l'habitude de voir. Ce changement nous donne l'impression que sont en fait les ténèbres qui montent, qui sortent des profondeurs du monde.

À ce point du récit, Gwynplaine se retrouve donc seul au milieu d'un désert entouré de profondeurs. Sa détresse ne s'arrête cependant pas là: Gwynplaine, qui était maintenant sorti de sa torpeur et avait décidé de se mouvoir, se retrouvait face à une falaise. À partir de ce point, alors que Gwynplaine essaie d'escalader cette falaise, c'est-à-dire de sortir des profondeurs dans lesquelles il se trouvait, Victor Hugo utilise un vocabulaire tout en rapport avec le haut et le bas pour décrire cette ascension. Gwynplaine monte la falaise, escalade le sentier, gravit, grimpe, puis tombe à cause de la glace et se raccroche à une branche sèche ou à une saillie de pierre, après avoir pendu quelques instants sur le précipice. Une fois il eut affaire à une veine de brèche qui s'écroula brusquement sous lui, l'entraînant dans sa démolition. Ces effondrements de la brèche sont perfides. L'enfant eut durant quelques secondes le glissement d'une tuile sur un toit; il dégringola jusqu'à l'extrême bord de la chute; [...]; il s'affermit et remonta silencieux. L'escarpement était haut. Il eut ainsi quelques péripéties. Le précipice s'aggravait de l'obscurité. Cette roche verticale n'avait pas de fin. Elle reculait devant l'enfant dans la profondeur d'en haut. À mesure que l'enfant montait, le sommet semblait monter. Tout en grimpant, il considérait cet entablement noir, posé comme un barrage entre le ciel et lui. Enfin il arriva. (pp. 108-109)

Après tout ces efforts, Gwynplaine atteint le plateau, et comme le dit Hugo, il prit terre, car il sortait du précipice. (p.109). Ce paragraphe du roman illustre parfaitement l'apparition de Gwynplaine dans le monde: sorti des profondeurs.

 

Les misères de l'enfant ne s'arrêtent cependant pas encore, car, bien que sorti des profondeurs, il avait encore une tempête de neige à affronter. C'est au beau milieu de cette tempête que Gwynplaine entendit un cri de désespoir, un cri de détresse, qu'il reconnut bien vite comme un gémissement qui vacillait entre la vie et la mort. Gwynplaine avait localisé cette plainte comme venant de « là-dessous » (p.215). Ce « là-dessous » n'est pas simplement sous les pieds de Gwynplaine, le gémissement vient en fait des ténèbres, de la mort en quelque sorte, comme s'il sortait d'une tombe. Gwynplaine se décida à creuser pour sauver l'émetteur de ce cri et c'est ainsi qu'il rencontra Dea, qui n'était alors qu'un bébé. Elle était dans les bras de sa mère, morte de froid, gelée et enfouie sous la neige. Hugo nous indique un peu plus loin, à la page 216, que la croissance de Dea s'était faite dans la misère. On imagine donc que c'est cette même misère qui est la cause de la mort de cette femme, et nous pouvons ainsi associé le bas non seulement avec la mort, mais avec la misère.

 

 

La misère m'amène maintenant à m'intéresser de plus près à la signification du haut et du bas dans le discours de Gwynplaine à la chambre des Lords. Après s'être opposé, contre toute attente, à une augmentation d'impôts, on demande à Gwynplaine qui il est et d'où il sort. Il répond qu'il est la misère et qu'il sort du gouffre et reprend plus loin qu'il est celui qui sort des profondeurs (pp. 689-690). Il poursuit son intervention en situant les Lords: en haut. En effet, le haut correspond là au haut de l'échelle sociale, à ceux qui vivent dans l'opulence et avec le pouvoir, mais sans s'intéresser à ce qu'il y a en bas, en dessous d'eux, ce que Gwynplaine définit comme rien de moins que le genre humain. À ce moment du discours, Gwynplaine se sent grandir devant ces hommes, il se sent plus grand, plus fort, plus haut. D'après Hugo, c'est justement le groupe de personne à qui l'on s'adresse qui devient le trépied, le tremplin de l'orateur. Grâce à ce nouveau sentiment de hauteur, Gwynplaine poursuit son discours en expliquant à son public la vérité et le futur succès de sa cause, de la cause du genre humain tout entier. Il s'annonce comme une sorte de prophète que Dieu a jeté au fond du gouffre, afin qu'il puisse voir le fond de celui-ci, et rapporter la vérité à la surface pour la montrer aux Lords. Et C'est bien ce qu'il fait: il raconte aux Lords ce qu'il a vu, la misère, que ces derniers sont incapables de voir, car ils sont trop haut et ne peuvent voir si bas.

Malheureusement, ce discours ne fut pas pris au sérieux. Pourquoi ? Parce que Gwynplaine éclata de rire. En effet, dès le début de son intervention, il s'était concentré à contrôler son rire, un effort presque surhumain, il y était toutefois parvenu jusqu'à ce qu'il raconte son entrée dans le monde, ce qui eu pour conséquence de l'émouvoir considérablement, l'empêchant ainsi de se concentrer sur l'annihilation de son rire. Le rire prit toute la chambre, et tout ce que Gwynplaine avait dit précédemment fut oublié.

Gwynplaine continua cependant sa plaidoirie malgré l'état d'ivresse de son auditoire. Il se mit à parler des oppresseurs et des opprimés, en disant qu'il n'y a que l'endroit où ils sont situés qui les différencie, c'est-à-dire leur hauteur, ou plutôt la hauteur de leur rang social. Il décrit ce système comme une « Babel sociale » (p.694), une construction manquée dont chaque étage accable celui d'en dessous. Il expose ensuite une série d'exemples de misère, et finit par celui où l'on creuse des trous dans la terre pour y coucher les petits enfants, de sorte qu'au lieu de commencer par le berceau, ils commencent par la tombe (p.695). On retrouve ici le commencement de la vie qui se fait dans un trou, dans la profondeur, exactement comme la « renaissance » de Dea.

Après avoir fait une critique de la royauté, Gwynplaine interpelle les Lords en leur disant de baisser les yeux afin de voir le peuple agoniser. Il implore leur pitié avant qu'il ne soit trop tard, car le bas, en mourant, entraîne la mort du haut, et finit son interpellation en déclarant que l'abîme est pour tous. Malheureusement, cette apostrophe n'eut d'autre effet que de faire redoubler le rire de la salle.

Face à ce nouvel éclat de rire, Gwynplaine arrête de s'adresser au public et commence à se parler à lui-même. Il définit ce qu'il appelle la société vraie comme une société où chaque individu serait égal à chaque autre, où il n'y aurait plus, notamment, de bassesse et de prosternement. En somme, il n'y aurait plus ni haut ni bas, il y aurait la lumière. Voilà comment Gwynplaine, autrement dit Victor Hugo, conçoit la société vraie. À la fin de ce monologue, Gwynplaine s'adresse à ses frères d'en bas (p.697), et s'engage à faire voir la situation misérable du peuple à ces gens d'en haut.

C'est alors que Gwynplaine invita les sous-clercs, qui étaient agenouillés, à se lever, car ils sont des hommes, et les hommes n'ont pas à se mettre à genoux devant qui ou quoi que ce soit. Mais cette invitation attira sur Gwynplaine les moqueries de tout l'auditoire, dont une partie remerciait la Green-Box pour ce spectacle et l'autre priait Gwynplaine de s'en aller. Jusqu'à ce point, Gwynplaine avait une ascension extraordinaire compte tenu du fait qu'il est né « au fond du gouffre » et se retrouvait à la chambre des Lords. Mais il sentait son ascension crouler sous lui, et son auditoire était un précipice (p.700). Il était arrivé tout en haut, mais retombait, voilà l'impression qu'avait Gwynplaine. Il finit toutefois son discours en annonçant l'arrivée de la vérité, en déclarant que le haut penche et le bas s'entrouvre, que l'homme, c'est-à-dire le peuple, monte afin de s'installer avec la vérité, qui n'est autre que la république.

 

À la fin de son discours, sous les moqueries des Lords, Gwynplaine s'en alla et retrouva finalement Dea, dans l'avant-dernier chapitre du roman, Le paradis retrouvé ici-bas (p.753). Au début du chapitre, Dea, tout comme Ursus, croit que Gwynplaine est mort, ce qui crée en elle un désespoir mortel. Elle en bas, lui en haut. Dea, qui était alors malade, n'avait plus aucune raison de lutter contre la mort, dans laquelle elle pourrait rejoindre son amour. Mais Gwynplaine revint. Elle le croyait ressuscité, elle pensait qu'il était redescendu du paradis. Il n'en était rien. Gwynplaine lui expliqua qu'au contraire, il remontait de l'enfer et était arrivé au paradis, d'où le titre du chapitre. Cependant, il était trop tard, Dea ne pouvait plus être sauvée. Bien qu'elle déclara avoir senti monter la vie en elle, ne pouvait rester plus longtemps en vie avec Gwynplaine. Dea avait encore eu le temps de déclaré que c'était ici, en bas, qu'était le paradis, et qu'en haut ce n'était que le ciel, ce qui nous fait adhérer d'autant plus au titre de l'avant-dernier chapitre. Mais pourquoi le dernier chapitre s'intitule-t-il donc Non. Là-haut. ? Gwynplaine ne pouvant pas vivre sans Dea, il du la rejoindre. Gwynplaine marcha jusqu'à tomber dans l'eau de la tamise et mourut dans celle-ci. Gwynplaine est donc mort en tombant dans l'abîme. Cependant, il allait retrouver Dea « là-haut », au paradis. Cette mort n'est pas un suicide de désespoir; Gwynplaine, en marchant vers le bord du bateau, tendait les bras vers « la profondeur d'en haut » (p.766), son but était donc bien de retrouver Dea dans les hauteurs du paradis.

 

Finalement, le haut et le bas ont sont principalement utilisés dans deux contextes. Premièrement, le haut symbolise la haute société, les lords, le haut de l'échelle sociale qui détient les richesses et le pouvoir, alors que le bas symbolise le peuple et la misère, qui dans le fond sont presque synonymes. Ce bas est appelé à monter et à devenir ce que Victor Hugo appelle la société vraie, la république, sans pour autant créer un nouveau bas.

Deuxièmement, il y le haut et le bas utilisés dans le contexte de la naissance et de la mort de Gwynplaine et Dea. Tout deux sont sortis d'en bas et se sont retrouvés au paradis, en haut. On pourrait croire que la mort de Gwynplaine est un paradoxe à cette idée, mais je pense que cette mort a pour effet d'accentuer l'impression qu'a le lecteur sur le véritable haut pour Gwynplaine et Dea, qui ne se trouve finalement pas sur terre, mais dans le ciel, au paradis.