RIMBAUD : FLEURS
D’un gradin d’or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.
Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.
Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.
Argument : Rimbaud a voulu dans ce poème, célébrer la beauté de la nature, la richesse de couleurs d’un paysage de verdure et de fleurs. Il voit le paysage et imagine ensuite une scène de théâtre.
Il s’agit d’une floraison dans un cadre particulier. En 3 strophes, l’univers « se déroule » comme un décor architectural et théâtral (ce qui contraste avec le thème des fleurs).
à Il voit le ciel bleu et imagine un dôme d’émeraudes. Les gazons deviennent des velours verts (siège théâtre), les arbres sont des piliers d’acajou. Les fleurs naissent sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures, comme un parterre de spectatrices élégantes.
+ gradin d’or (salle chatoyante orné de cordon de soie) ; les disques de cristal (lustres).
Rem : 2e et 3e paragraphes = représentation.
Le dernier paragraphe s’adapte sans peine à cette interprétation du poème. Il nous aide seulement à nous représenter de façon plus précise le spectacle que Rimbaud a dans l’esprit. Nous sommes sur une terrasse fleurie, au bord de la mer. Devant nous,la surface de l’eau, éblouissante. Le marbre de la terrasse est en pleine lumière. Le poète imagine, planant au-dessus de la scène, un dieu aux yeux bleus – le bleu de la mer – et aux formes de neige – la blancheur du marbre de la terrasse.
1) Floraison d’une digitale au milieu d’éléments précieux (or, argent, soie, velours).
2) Epanouissement de la rose d’eau = élément central, entouré d’éléments architecturaux dans des matières précieuses et des tissus raffinés.
3) Groupe de fleurs rassemblées aux terrasses.
Ton : doux, enthousiaste, pause contemplative.
Analyse
D’un gradin d’or, - parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, - je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.
Le premier paragraphe introduit un décor tout entier composé d’objets nobles (soie, gazes, velours) ou d’objets d’étrangeté, comme ce cristal en train de noircir au soleil. On assiste d’abord à la simple merveille d’une floraison (signes habituels de la vie sur le tapis : yeux, chevelure).
Rem : il y a des éléments rigides qui protègent la plante et des éléments mobiles, fluides qui lui permettent de s’épanouir spontanément.
La digitale est l’élément central : centre strophe, et singulier (côté unique est mis en valeur en opposition à la pluralité des autres éléments). De plus, 5 éléments convergent autour d’elle.
Ce sont des éléments qui attirent l’œil par leur matière et leur couleur mais ils sont inquiétant (noircissent comme du bronze). Cette description renvoie à la dualité de la fleur qui est attirante mais vénéneuse.
Rem : or, argent, cristal sont des matières précieuses mais d’un certain point de vue elles ont une fausse valeur dans le contexte de la floraison.
Dans ce paragraphe, on ressent l’attirance et la fascination du locuteur pour cette plante dangereuse mais d’une beauté extrême.
Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.
Alors, autour de la fleur ouverte, c’est la construction de tout un jeu d’architectures de pierre ou de bois dur : géométrique, disposées en protection, presque en adoration de ce tendre cœur épanoui.
Il y a une longue énumération autour de la rose d’eau. Les comparaisons se précisent et apportent davantage de couleurs (plus vives et chaude : rouge, acajou, rubis…).
La fleur est maintenant une rose d’eau ; c’est dans l’intimité de l’édifice floral que s’en recueille la tendresse, et c’est la périphérie qui en concentre toute la dureté.
Elle est plus fragile (moins dangereuse que la digitale), plus délicate. Symbole de l’éphémère (d’eau = qui coule, qui passe), beauté pure (satin blanc).
Notons que cette périphérie reste elle-même féconde et créatrice : sur l’agate extérieure fleurissent des pièces d’or jaune, et les verges de rubis alternent avec les bouquets.
Le regard monte vers un décor de théâtre (un temple à dôme d’émeraudes, des bouquets, des verges) au milieu duquel il y a la seconde héroïne, la rose étalée sur l’eau, dont la phrase largement rythmée, détache l’entrée.
Rem : comme les matières énumérées dans ce deuxième paragraphe sont plus précieuses, la fleur devient elle –même plus précieuse.
Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.
Enfin, en un dernier mouvement, la fleur se multiplie, elle fait éclater sa vigueur : la foule des jeunes et fortes roses se tendent vers le ciel et la mer. Isotopie de la grandeur infinie : énorme, foule, mer, ciel. L’attirance se traduit par un mouvement englobant (attirer) et multipliant (foule)
Il y a d’une certaine façon une rupture par rapport à avant : on peut trouver une isotopie de la froideur, de la dureté : bleu, neige, marbre qui contraste avec la fragilité de la fleur. Ca a pour effet de les faire apparaître plus forte, comme le locuteur nous l’indique.
Il semble que les yeux bleus du dieu représentent la couleur de la mer et du ciel, et les formes de neige, le marbre des terrasses. Ce dieu n’est autre que le paysage transfiguré.
Conclusion : il y a 2 types d’éléments constamment présents :
- les éléments qui jaillissent comme l’ouverture de la digitale, la floraison… qui reflètent la spontanéité, la vivacité du texte.
- Les éléments figés comme les architecturaux (dôme) qui reflète une idée d’immuable et le caractère éternel des fleurs.
=> Ils sont opposés mais se rejoignent dans texte car convergent vers la même idée : la fleur. De plus ils sont tout le temps mélangés. Il y a même des éléments inertes qui parfois prennent vie (bronze change de couleur au soleil).