Le jeu de l'amour et du hasard, Acte II scène 7 et 8

Ø      INTRODUCTION :

 

Le passage que nous avons à étudier est extrait d’une pièce de théâtre de Marivaux, dramaturge du XVIII ème siècle. Le jeu de l’amour et du hasard est une comédie en trois actes qui a été écrite en 1730. L’extrait se situe à l’acte II scènes 7 et 8.

Dans la scène précédente, Silvia est malmenée par Arlequin avant de subir l’ironie de Lisette, sa femme de chambre.

 

Problématique : étude des réactions de Silvia face aux insinuations de Lisette.

 

Mouvements :

- début scène 7 jusqu’à « il veuille pousser les choses plus loin ».

- jusqu’à la fin de la scène.

- scène 8.

 

 

Ø      LECTURE :

SCENE VII : SILVIA, LISETTE

Premier mouvement :
SILVIA __ Je vous trouve admirable de ne pas le renvoyer tout d'un coup, et de me faire essuyer les brutalités de cet animal-là.
LISETTE __ Pardi, Madame, je ne puis pas jouer deux rôles à la fois ; il faut que je paraisse ou la Maîtresse, ou la Suivante, que j'obéisse ou que j'ordonne.
SILVIA __ Fort bien ; mais puisqu'il n'y est plus, écoutez-moi comme votre Maîtresse : vous voyez bien que cet homme-là ne me convient point.
LISETTE __ Vous n'avez pas eu le temps de l'examiner beaucoup.
SILVIA __ Êtes-vous folle avec votre examen ? Est-il nécessaire de le voir deux fois pour juger du peu de convenance ? En un mot je n'en veux point. Apparemment que mon père n'approuve pas la répugnance qu'il me voit, car il me fuit, et ne me dit mot ; dans cette conjoncture, c'est à vous à me tirer tout doucement d'affaire, en témoignant adroitement à ce jeune homme que vous n'êtes pas dans le goût de l'épouser.
LISETTE __ Je ne saurais, Madame.
SILVIA __ Vous ne sauriez ! Et qu'est-ce qui vous en empêche ?
LISETTE __ Monsieur Orgon me l'a défendu.
SILVIA __ Il vous l'a défendu ! Mais je ne reconnais point mon père à ce procédé-là.
LISETTE __ Positivement défendu.
SILVIA __ Eh bien, je vous charge de lui dire mes dégoûts, et de l'assurer qu'ils sont invincibles ; je ne saurais me persuader qu'après cela il veuille pousser les choses plus loin.

 

Deuxième mouvement :


LISETTE __ Mais, Madame, le futur qu'a-t-il donc de si désagréable, de si rebutant ?
SILVIA __ Il me déplaît vous dis-je, et votre peu de zèle aussi.
LISETTE __ Donnez-vous le temps de voir ce qu'il est, voilà tout ce qu'on vous demande.
SILVIA __ Je le hais assez sans prendre du temps pour le haïr davantage.
LISETTE __ Son valet qui fait l'important ne vous aurait-il point gâté l'esprit sur son compte ?
SILVIA __ Hum, la sotte ! Son valet a bien affaire ici !
LISETTE __ C'est que je me méfie de lui, car il est raisonneur.
SILVIA __ Finissez vos portraits, on n'en a que faire ; j'ai soin que ce valet me parle peu, et dans le peu qu'il m'a dit, il ne m'a jamais rien dit que de très sage.
LISETTE __ Je crois qu'il est homme à vous avoir conté des histoires maladroites, pour faire briller son bel esprit.
SILVIA __ Mon déguisement ne m'expose-t-il pas à m'entendre dire de jolies choses ! À qui en avez-vous ? D'où vous vient la manie, d'imputer à ce garçon une répugnance à laquelle il n'a point de part ? Car enfin, vous m'obligez à le justifier, il n'est pas question de le brouiller avec son maître, ni d'en faire un fourbe pour me faire moi une imbécile qui écoute ses histoires.
LISETTE __ Oh, Madame, dès que vous le défendez sur ce ton-là, et que cela va jusqu'à vous fâcher, je n'ai plus rien à dire.
SILVIA __ Dès que je vous le défends sur ce ton-là ! Qu'est-ce que c'est que le ton dont vous dites cela vous-même ? Qu'entendez-vous par ce discours, que se passe-t-il dans votre esprit ?
LISETTE __ Je dis, Madame, que je ne vous ai jamais vue comme vous êtes, et que je ne conçois rien à votre aigreur. Eh bien si ce valet n'a rien dit, à la bonne heure, il ne faut pas vous emporter pour le justifier, je vous crois, voilà qui est fini, je ne m'oppose pas à la bonne opinion que vous en avez, moi.
SILVIA __ Voyez-vous le mauvais esprit ! Comme elle tourne les choses, je me sens dans une indignation... qui... va jusqu'aux larmes.
LISETTE __ En quoi donc, Madame ? Quelle finesse entendez-vous à ce que je dis ?
SILVIA __ Moi, j'y entends finesse ! Moi, je vous querelle pour lui ! J'ai bonne opinion de lui ! Vous me manquez de respect jusque-là, bonne opinion, juste ciel ! Bonne opinion ! Que faut-il que je réponde à cela ? Qu'est-ce que cela veut dire, à qui parlez-vous ? Qui est- ce qui est à l'abri de ce qui m'arrive, où en sommes-nous ?
LISETTE __ Je n'en sais rien ! Mais je ne reviendrai de longtemps de la surprise où vous me jetez.
SILVIA __ Elle a des façons de parler qui me mettent hors de moi ; retirez-vous, vous m'êtes insupportable, laissez-moi, je prendrai d'autres mesures.

 

 

Troisième mouvement :

SCENE VIII : SILVIA


SILVIA __ Je frissonne encore de ce que je lui ai entendu dire ; avec quelle impudence les domestiques ne nous traitent-ils pas dans leur esprit ? Comme ces gens-là vous dégradent ! Je ne saurais m'en remettre, je n'oserais songer aux termes dont elle s'est servie, ils me font toujours peur. Il s'agit d'un valet : ah l'étrange chose ! Écartons l'idée dont cette insolente est venue me noircir l'imagination. Voici Bourguignon, voilà cet objet en question pour lequel je m'emporte ; mais ce n'est pas sa faute, le pauvre garçon et je ne dois pas m'en prendre à lui.

 

 

Ø     PREMIER MOUVEMENT :

 

Rappel : à l’acte II scène 1, monsieur Orgon a donné des ordres à Lisette.

 

  • Silvia reprend son rôle de maîtresse. Cela se manifeste dans le langage par le ton qu’elle emploie. « Mais puisqu’il n’y est plus, écoutez-moi comme votre Maîtresse »

 

  • Elle se montre catégorique en ce qui concerne son jugement sur Arlequin (en tant que Dorante dans son rôle). « en un mot, je n’en veux point »; « je le hais assez sans prendre du temps pour le haïr davantage ». elle a des répliques cinglantes qui veulent figer son opinion et la rendre définitive.

 

  • « Apparemment que mon père n’approuve pas la répugnance qu’il me voit, car il me fuit, et ne me dit mot. » elle est sûre que son père est de son côté et qu’il approuvera son comportement. Elle donne des ordres à Lisette et lui indique ce qu’elle doit faire « c’est à vous tout doucement de me tirer d’affaire ».

 

  • Elle n’accepte pas le refus de Lisette qui prétexte les ordres de monsieur Orgon. Elle se montre autoritaire « je vous charge de lui dire mes dégoûts , et de l’assurer qu’ils sont invincibles ». c'est-à-dire que sa volonté est impossible à réfuter et que tout le monde même son père doit s’y conformer.

 

Conclusion : il semble que monsieur manipule les 2 jeunes femmes ; il veut que sa fille soit déstabilisée et qu’elle admette son amour.

 

Ø    DEUXIEME MOUVEMENT :

 

  • Lisette questionne sa maîtresse « le futur qu’a-t-il de si désagréable, de si rebutant ? » elle veut que Silvia avoue ce qu’elle ressent réellement et pourquoi. Elle parle aussi au nom d’Orgon « voilà tout ce qu’on vous demande »

 

 

  • Lisette glisse Bourguignon dans la conversation « son valet qui fait l’important » ; « car il est raisonneur » ; «  pour faire briller son bel esprit ». elle critique le comportement du valet et c’est ainsi que Silvia commence à devenir véritablement nerveuse. Elle va jusqu’à le défendre « d’où vous vient la manie d’imputer à ce garçon une répugnance à laquelle il n’a point de part » « vous m’obligez à le justifier ». involontairement, elle se fait protectrice de Bourguignon.

 

  • Lisette réagit avec virulence face aux propos de Silvia ; elle préfère cesser la conversation à cause du ton qu’emploie sa maîtresse. Ce qui intensifie la nervosité de Silvia, elle accumule les questions et les exclamations, elle perd pied et ce n’est plus elle qui domine, Lisette est le fil conducteur du dialogue. C’est ce qui va permettre à Silvia de véritablement se dévoiler.

 

  • Il s’agit de l’affrontement de deux femmes amoureuses. Mais chacune aime un homme qui inspire le « dégoût » ou la méfiance. Lisette défend celui qu’elle aime. Silvia est sûre de ne pas l’aimer et son vocabulaire à l’image de sa « répugnance » ; ce qui représente l’affirmation d’un haine définitive.

 

  • Lisette remarque l’agitation croissante de Silvia. Elle ne s’étonne pas vraiment que Silvia défende Bourguignon mais plutôt de la passion qu’elle y met « dès que vous le défendez sur ce ton là » « il ne faut pas vous emportez pour le justifier ». Silvia perd tout sang froid, elle s’exprime dans de courtes phrases ponctuées d’exclamations et d’interrogations, ce qui montre que son trouble est devenu nervosité, puis larmes.

 

Conclusion : Les rôles sont inversés, Lisette domine le dialogue et elle observe les diverses réactions de Silvia pour pouvoir contenter Orgon. Silvia se trouve prise au piège alors que c’est elle qui avait eu l’idée du travestissement et qui prétendait tout maîtrise. Elle perd tout contrôle d’elle-même et de la situation.

 

 

Ø     TROISIEME MOUVEMENT :

 

  • Les propos de Lisette amène Silvia à se rendre compte de son amour pour le faux Bourguignon. D’où ses protestations, ses questions auxquelles elle n’attend pas de réponses : elle ne lutte pas contre sa servante mais contre elle-même. « hum, la sotte » ; « comme elle tourne les choses » ; « elle a des façons de parler qui me mettent hors de moi ». ce sont ces petites répliques situées dans la scène 7 qui induisent la volonté pour Silvia de se retrouver enfin seule.

 

  • Dans ce mouvement qui est constitué de la scène 8, il s’agit d’un monologue. Silvia se défend contre un sentiment dont elle rougit. Elle a une lutte intérieure entre son amour propre et l’amour qu’elle a pour Dorante.

 

 

  • Enfin seule, elle exprime le trouble et l’humiliation ressentis sous son déguisement de femme de chambre après avoir subi les insolences de Lisette. Ce trouble se manifeste par toute une gamme d’émotions : « j’en frissonne encore » ; « je ne saurais m’en remettre » ; « je m’emporte ». il s’agit d’une humiliation violente car les propos de Lisette la révèle à elle-même , elle réalise qu’elle aime un valet, c’est pourquoi son amour propre est fortement touché.

 

Conclusion : c’est une sorte de chute pour Silvia, elle aime un valet. Et la dispute qu’a créé Lisette lui a tout fait réaliser.

 

 

Ø     CONCLUSION :

 

Par l’intermédiaire de Lisette, monsieur Orgon vient de faire reconnaître à sa fille ses véritables élans amoureux. Lisette est le moyen de parvenir à cette prise de conscience. Elle a déclenché le trouble de sa maîtresse puis sa nervosité s’est terminée en larmes. La montée de la crise de nerfs se traduit par la forme des répliques de Silvia qui sont très courtes et très exclamatives et interrogatives. L’éloquence qu’elle a eu à défendre un valet a tout confirmé. Bien sûr, Silvia réalise ses sentiments mais elle les refuse par amour propre.