|
Hermione.
Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
Ah ! ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais ?
Le cruel ! de quel oeil il m'a congédiée :
Sans pitié, sans douleur au moins étudiée !
L'ai-je vu s'attendrir, se troubler un moment ?
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Semblait-il seulement qu'il eût part à mes larmes ?
Et je le plains encore ! Et, pour comble d'ennui,
Mon coeur, mon lâche coeur s'intéresse pour lui !
Je tremble au seul penser du coup qui le menace !
Et, prête à me venger, je lui fais déjà grâce !
Non, ne révoquons point l'arrêt de mon courroux :
Qu'il périsse ! aussi bien il ne vit plus pour nous.
Le perfide triomphe et se rit de ma rage :
Il pense voir en pleurs dissiper cet orage :
Il croit que, toujours faible, et d'un coeur incertain,
Je parerai d'un bras les coups de l'autre main.
Il juge encor de moi par mes bontés passées.
Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas
Si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
Il me laisse, l'ingrat, cet embarras funeste.
Non, non, encore un coup, laissons agir Oreste.
Qu'il meure, puisque enfin il a dû le prévoir,
Et puisqu'il m'a forcée enfin à le vouloir...
À le vouloir ? Eh quoi ! c'est donc moi qui l'ordonne ?
Sa mort sera l'effet de l'amour d'Hermione ?
Ce prince, dont mon coeur se faisait autrefois
Avec tant de plaisir redire les exploits,
À qui même en secret je m'étais destinée
Avant qu'on eût conclu ce fatal hyménée ;
Je n'ai donc traversé tant de mers, tant d'États,
Que pour venir si loin préparer son trépas,
L'assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu'il expire...
Pistes d'analyse de ce passage
Repères mythologiques : Andromaque, femme d'Hector. Guerre de Troie : mort d'Hector. les Grecs décident de mettre à mort Astyanax, fils d'Andromaque, qui est aimée de Pyrrhus et prisonnière de guerre. D'où chantage : si elle l'épouse, son fils sera sauvé. Hermione, fille de Ménélas, aime Pyrrhus (fils d'Achille et dont l'autre nom est Néoptolème). Oreste était le fiancé d'Hermione depuis l'enfance. Hermione demande à Oreste d'exécuter Pyrrhus pour ne pas le voir épouser Andromaque.
Situation de la scène : dernier acte. Solitude d'Hermione pendant que se célèbre le mariage Pyrrhus et Andromaque.
Fil conducteur : monologue classique : exaltation des sentiments ; mais construction très rigoureuse.
I). L'exaltation des sentiments.
1. contradictions intérieures : vers 4 ou 14. Des contradictions qui portent sur le présent et non sur le passé : indifférence de Pyrrhus qui s'oppose à l'amour durable d'Hermione. dialogue intérieur : questions ; puis : "non !" d'où trouble Dédoublement de la personne : "mon coeur", "le chagrin" ; "Hermione".
2. la passion pour Pyrrhus.
son amour : actuellement aveuglé par la haine. Retient surtout la cruauté de Pyrrhus devant ses propres larmes ; puis l'amour la submerge à nouveau : son désir de vengeance s'estompe.
II) la rigueur de la construction
étude psychologique : 14 vers centrés sur sa douleur ; 14 sur le triomphe de Pyrrhus ; 9 sur son amour.
1. rythme : haletant ; beaucoup de "me" et "je". champ lexical de la douleur ; allitérations en q.
2. vers sur Pyrrhus : ce sont des affirmations : elle contrôle le système de pensée de Pyrrhus !
3. triomphe de l'amour : la jalousie n'aveugle plus Hermione : changement de vocabulaire et de rythme : phrase longue ; le souvenir fait tomber la colère. Redoute la mort : d'où rythme à nouveau haletant à l'extrême fin ; en suspens au dernier vers : c'est le rythme haletant qui l'emporte.
Conclusion : un personnage damné, un peu comme Phèdre, mais elle est très jeune ; se suicide à la fin. Victime de la fatalité qui pèse sur la maison d'Agamemnon.
Andromaque et Racine, chez Alapage.
Andromaque et Racine, à la FNAC.